vendredi 12 décembre 2014

Les émotions du deuil périnatal – la colère


Comprendre et vivre sa colère lorsqu'on est frappé par un deuil périnatal.


Vivre sa colère après un deuil périnatal
Le deuil d’un enfant lorsqu’on attendait la vie est un événement dramatique qui suscite, comme tout deuil, de nombreuses émotions.
Parfois très violentes, déconcertantes, elles peuvent amener à l’endeuillé des craintes quant à sa « normalité », de la culpabilité et être extrêmement difficiles à vivre.
Cela est d’autant plus vrai qu’elles peuvent se succéder de manière très rapide au cours d’une journée, laissant les parents qui ont perdu leur bébé épuisés.
On peut ainsi citer la colère, mais aussi la tristesse, la culpabilité, l’agressivité, la frustration, l’amertume, la jalousie, la dépression, la douleur, la souffrance, l’anxiété, la douleur, la solitude, l’inquiétude, la honte, l’épuisement, la fragilité, l’impuissance…
Un cocktail explosif auquel il est difficile de faire face, jour après jour, pendant des mois.


La colère est-elle toujours brutale ?

Je vais aujourd’hui vous parler de la colère.
Sa définition, qui parle d’un « état affectif violent et passager, résultantdu sentiment d'une agression, d'un désagrément, traduisant un vifmécontentement et accompagné de réactions brutales » suffit à expliquer pourquoi elle est impopulaire.
Associée à une perte du contrôle de soi et à de la violence, on ne sait souvent pas quoi en faire, ni comment la vivre. Le coléreux, qui s’en prend avec brutalité à son entourage, parfois de manière injuste, est mal perçu pour cette raison même.

Une colère utile, au cours d’un deuil périnatal ?

Pourtant, la colère est une réaction normale et saine face à une agression, et même salutaire pour réagir.
Elle est source d’énergie.
Elle est légitime, aussi, après un deuil qui vient bouleverser l’ordre établi, et reprendre de manière révoltante une vie à peine éclose.
Toutefois, elle ne peut prendre son sens et son utilité que si elle permet, justement, à l’endeuillé d’avancer, de se respecter et de se faire respecter, de trouver l’énergie de changer sa vie pour faire face à la perte qui l’accable.

Une colère contre tous et contre soi.

-   contre la vie, qui reprend ce qu’elle avait donné, de manière aveugle et toujours brutale lorsqu’il s’agit d’un bébé, dont la vie n’était que promesse ;

-         contre lui-même : on rejoint alors la culpabilité et la honte de ne pas avoir pu porter son enfant à bon port, jusqu’à la vie

o      la mère peut être en colère contre ce corps qui l’a trahie, ou trouver, sans que ce soit forcément réaliste et rationnel, qu’elle n’a pas assez bien protégé son bébé, pas agi comme il le fallait,
o     le père aussi peut ressentir de la colère contre lui-même à ce sujet. Il peut avoir l’impression qu’il aurait pu mieux protéger sa femme, qu’il aurait dû aider davantage, rentrer plus tôt, aller plus vite à l’hôpital… Une fois encore, cela ne veut pas dire que c’est vrai, cela peut simplement être (ou pas)  le ressenti du père ;

-         contre le bébé, qui n’a pas vécu, 

    • Il prive ses parents du statut de père ou de mère aux yeux de la société et de l’avenir qu’ils avaient rêvé ensemble, avec un bébé vivant, portant un prénom choisi avec amour et destiné à grandir. 
    • Les parents, bien souvent, garderont pour eux cette colère dont ils ont honte. C’est pourtant une réaction commune, à la mesure de l’amour qu’ils avaient préparé pour leur enfant et de leur déception.

 -         contre l’entourage,

o       qui a du mal à comprendre,
o       dont le silence est pesant,
o       qui passe trop vite à autre chose, ou en donne l’impression,
o       qui ne parle pas, ou pas assez, du petit disparu,
o       qui voudrait que les endeuillés aillent mieux bien plus tôt, bien plus vite. Or, un deuil se traverse souvent durant des mois ou des années;

-         contre l’administration

o   qui commet parfois des erreurs et ne fait pas toujours preuve  d’humanité,
o       qui ne reconnaît pas toujours la réalité et l’importance du bébé pour ses parents (seuils de viabilité, possibilité de donner à l’enfant le nom de famille de ses parents…) ;

-         contre le personnel médical

o   qui a pu commettre des maladresses au moment de l’annonce, de la naissance ou après la naissance,
o       qui a pu faire des erreurs ayant mené à la mort de l’enfant ;

-         contre celles et ceux qui ont, eux, un bébé qui va bien, qui est né. 

    • Voir une femme enceinte, un landau, peut paraître insoutenable aux parents, et, parfois déboucher sur de la colère ;

Une colère spécifique au deuil périnatal et qui peut enfermer.

Pour légitime qu’elle soit, pour des parents si malmenés par la vie, vivant le pire cauchemar de tout parent, la mort de leur enfant, cette colère peut être une impasse.
Le but de la colère est de permettre à la personne ressentant cette émotion de réagir, de trouver en lui l’énergie pour changer la situation ou la relation qui le blesse.
Or, dans le cas d’un deuil périnatal comme de tout autre deuil, la colère est liée à un événement irrémédiable et violent, la mort de l’enfant.
Le risque est donc grand, pour l’endeuillé, de s’enfermer dans la colère, la situation ne pouvant changer, l’enfant ne pouvant revivre. Le père et la mère du bébé décédé peuvent devenir amers, couper les ponts avec leur entourage, intenter, pour de mauvaises raisons, un procès à l’hôpital…  
Centrés sur leur colère, ils auront alors du mal à traverser le deuil, à vivre plus tard des étapes de reconstruction.

Savoir dire sa colère, lorsqu’on a perdu un bébé.

Néanmoins, au début du deuil, il est primordial de laisser cette colère s’exprimer pleinement. Les parents endeuillés ont le droit de crier leur rage contre cette vie si injuste, contre cette mort insupportable. Le faire, exprimer ces émotions qui les étouffent, sera salvateur.

Lorsque le père ou la mère endeuillée réalise que leur colère est dirigée contre les mauvaises personnes (les autres femmes enceintes, les jeunes parents, la famille…) ils peuvent faire en sorte de prendre soin d’eux sans pour autant blesser les autres.
Écrire sur des forums ou sur un cahier intime ce que l’on ressent, (et donc s’autoriser à le ressentir ! ;) ) aller voir un psychologue spécialisé en deuil périnatal, une association de soutien ou un groupe de paroles sont autant de moyens de dire ce que l’on a sur le cœur sans agresser inutilement un entourage impuissant.
Les endeuillés ont aussi le droit de crier leur rage et leur impuissance, seuls dans une chambre ou dans la nature, de taper dans un coussin ou un matelas, pour ne pas se blesser. Cela peut être libérateur.
Beaucoup participent également à des ateliers d’arts graphiques. Les associations de deuil périnatal en proposent parfois. A titre personnel, écrire et peindre m’a ainsi fait beaucoup de bien, après la mort de mon bébé.
Enfin, faire du sport, courir, nager, se dépenser physiquement est un excellent exutoire.

Il est également possible et recommandé, la colère venant d’un sentiment d’agression, d’éviter pendant quelque temps les situations que l’on n’est pas capable d’affronter. Les parents ne doivent pas hésiter à écrire ou à dire à leurs proches qu’ils se sentent encore trop fragiles pour se rendre à telle réunion de famille ou pour aller visiter leur meilleure amie qui vient d’accoucher.
Ils en ont le droit, après ce qu’ils viennent de vivre, et cela leur évitera d’accumuler une colère destructrice en eux.
Petit à petit, ils se sentiront assez fort pour faire ce qui leur semblait impossible il y a quelques semaines encore. La douceur, la compassion envers eux-mêmes seront leur meilleures alliées…

Parfois, cependant, la colère peut être dirigée contre la bonne personne, au bon moment, et il est alors judicieux de l’exprimer. Dans la cas contraire, le risque est grand d’empoisonner ses futures relations avec des non-dits pesants.
L’énergie de cette colère peut alors être utilisée pour dire combien le silence peut être blessant, combien telle remarque ou plaisanterie a détruit, fait du mal l’endeuillé
Sa relation aux autres en sortira grandie, plus claire et plus vraie. Cela pourra être très douloureux, peut-être certaines personnes seront elles décevantes mais d’autres seront aussi certainement capables de mieux comprendre et de mieux accompagner l’endeuillé dans cette période si difficile qu’il vit en tant que père ou que mère. L’entourage, en effet, est souvent désarmé et démuni, et maladroit.
Encore faut-il exprimer sa colère sans agressivité.
Dans ce cas, participer à un groupe de parole, recevoir une aide psychologique ou, tout simplement, prendre un temps de réflexion, seul, avec son conjoint ou une amie peut permettre de voir plus clair en soi : qu’est ce qui m’a blessé ? Pourquoi était-ce inacceptable ? De quoi ai-je besoin ? (d’écoute, d’empathie, de reconnaissance de mon bébé et de ce que je vis…)
On pourra ensuite, dans un deuxième temps, aller exprimer calmement ce que l’on a ressenti à la personne qui nous a blessé. S’appuyer sur la colère, sur l’émotion vive qui en a découlé, donnera la force d’aller dire ce qui nous tient à cœur.
Pour que le dialogue se déroule de manière constructive, il peut être intéressant de parler de soi, de ses émotions, plutôt que de ce que l’on pense de l’autre. Par exemple en disant à sa mère « lorsque tu dis que tu as 3 petits enfants, j’ai l’impression que tu oublies Léa, qui est la quatrième. Cela me met très en colère et me fait tant de peine, c’est comme si elle mourait une deuxième fois » il y a plus de chance d’être entendu qu’en lui disant « de toute façon, tu t’en fous de Léa, y a qu’à voir, tu parles même plus d’elle et tu dis que t’as que 3 petits enfants ! ».

La colère, source d’énergie pour transformer le deuil périnatal.

La colère pourra aussi être utilisée pour passer à l’action, transformée, au bout d’un certain temps, de manière positive. En effet, la mort de l’enfant étant irrémédiable, de nombreux parents, révoltés par ce qui s’est passé, lutteront pour que ça n’arrive pas à d’autres ou que ceux à qui ça arrive soit mieux accompagnés, lorsqu’ils iront mieux.
Certains s’investiront dans une association de soutien au deuil périnatal ou de lutte contre la prématurité ou certaines maladies, d’autres témoigneront par le biais de livres, interviews ou blogs, d’autres encore participeront à des événements sportifs en faveur de la cause qu’ils défendent.
La colère peut ainsi être créatrice et contribuer à ce que plus d’humanité entoure ces drames et ceux qui les vivent.

Et en guise de conclusion…

Multiple, mais souvent présente et violente lorsqu’un deuil périnatal survient, la colère fait peur et peut être difficile à accepter
Elle est pourtant légitime et a besoin de s’exprimer pour ne pas étouffer l’endeuillé. 
Signal rouge s’allumant dans les situations stressantes, elle lui permettra également de sentir ce qui est bon pour lui et d’apprendre à mieux se respecter. Écoutée, décodée avec l’aide de personnes bienveillantes, elle permettra d’expliquer à l’entourage en quoi certains de ses comportements peuvent être blessants.

Elle permettra aussi, dans un deuxième temps, d’avoir de l’énergie à investir de manière positive, dans une cause ou une action importante pour l’endeuillé en mémoire de son bébé. 
Si, après plusieurs années, elle ne passe pas, si l'exprimer à certaines personnes est impossible et empoisonne la vie de l'endeuillé, le recours à un soutien psychologique peut permettre d'avancer et de trouver l'apaisement

J’espère que cette petite réflexion personnelle sur la colère vous aura intéressé, et je suis ouverte à vos réactions…
Et n’oubliez pas : de la douceur avant tout ;) !

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